L'Afrique face aux nouvelles technologies de l'information : comment prendre l'initiative

Alpha Oumar Konaré
Président de la République du Mali


Résumé :

Pour relever les défis que lui posent les nouvelles technologies de l'information et de la communication, L'Afrique doit anticiper plutôt que simplement réagir. Cela appelle une exigence politique d'écoute et de justice sociale tant sur le continent africain qu'au niveau mondial. Les Africains, quant à eux, sont résolus à; relever les défis des NI et attendent des autres acteurs internationaux qu'ils prennent conscience de la nécessité de renouveler le partenariat Nord-Sud.

Les NI présentent de nombreux risques que les Africains peuvent transformer en enjeux positifs s'ils savent comment engager l'action et comment mettre en œuvre des solutions est à géométrie variable. Dans cette optique, la décentralisation apparaît comme la clé de la démocratisation de la vie publique. Les NTI peuvent aider à réaliser cet objectif dans la mesure où on s'appuie sur les communautés pour repenser la formation et conduire une véritable politique de santé publique. La Rencontre de Genève présente diverses expériences concrètes dans ces domaines afin d'alimenter le débat.


Anticiper plutôt que de réagir
On ne manquera pas à la nouvelle de la tenue de ce colloque sur l'Afrique et les nouvelles technologies de l'information de penser : encore une réunion de plus!
A l'intitulé du thème, on ne s'empêchera pas de penser que l'Afrique a d'autres priorités comme par exemple la faim, les endémies, les guerres civiles etc. Pour être compréhensibles que peuvent être ces réactions, j'aimerais, pourtant afficher mon optimisme par rapport à la présente initiative, pour plusieurs raisons.

La première, c'est que les organisateurs ont préféré cet échange restreint entre penseurs et hommes de terrain à une réunion politique fortement médiatisée où la forme l'aurait peut-être emporté sur le contenu. La seconde raison de mon optimisme, c'est que la faible présence des nouvelles technologies de l'information en Afrique ne nous a pas dissuadé d'en discuter. Pour moi, il s'agit là d'un changement de démarche, que j'espère voir renforcé, dans l'approche des problèmes du Continent. Longtemps, on a attendu le blocage, l'irréparable avant d'oser réfléchir. Désormais, il faut anticiper. Il faut anticiper à cause de toutes ces solutions de dernière heure qui n'ont pas marché; de cet attentisme coupable qui a ancré, depuis plus de trente ans, ce sentiment si fort de la fatalité; de cette propension de l'État africain à n'utiliser les ressources intellectuelles du Continent que pour des politiques de courte vue, négligeant de prendre en compte, le tourbillon d'une mondialisation toujours plus accrue qui emporte, dans son rythme, une Afrique sans résistance et sans défense et qui paraît subir. Il nous faut reprendre l'initiative ; il nous faut la préserver, la sauvegarder.

L'exigence politique d'écoute et de justice sociale

Le siècle qui s'annonce suscite d'intenses interrogations. Sera-t-il celui des ruptures, des explosions ou d'un continuum ? Ce qui est certain, c'est que
le développement de l'information annonce le futur village planétaire qui fera reculer
- il faut l'espérer - les citadelles de pensées. Du moins faut-il encore que tous les habitants du village planétaire soient conviées au débat afin de ne pas retomber dans les exclusions de la Démocratie athénienne. Il nous faut faire évoluer le système mondial actuel plein d'injustices vers un système plus solidaire.

L'Afrique doit maintenant engager le débat sur les nouvelles technologies de l'information et envisager, à cet égard, des actions concrètes parce que le Continent est entré dans une phase clé de son évolution. Les changements
politiques intervenus dans les années 90 dans la plupart des pays africains, ont vu l'émergence de nouveaux systèmes de gouvernements sollicités à l'écoute de sociétés nouvelles et plus ouverts sur le monde. Dans les cinquante prochaines années, la population va tripler. La mise en valeur des immenses ressources naturelles et humaines de l'Afrique n'a pas encore vraiment commencé. L'Afrique est donc un Continent en devenir et il était donc normal que le débat actuel s'inscrive dans le cadre des Rencontres du Devenir.

Les Africains sont résolus à relever les défis des NTI

L'Afrique doit non seulement être présente mais active dans ce débat, parce que les Africains veulent et doivent participer à la formulation de la déontologie des communications. Ils doivent aussi être au c¦ur de l'information afin de pouvoir garder l'initiative du développement des nouvelles technologies de l'information chez eux. Il ne s'agit pas là d'une manipulation pour restreindre la liberté de communiquer, mais au contraire, la meilleure manière d'assurer que les Africains pourront s'approprier les techniques, être présents sur les réseaux et être actifs dans la création de contenus.

Renouveler le partenariat Nord-Sud

Le but de cette rencontre est d'abord de témoigner devant tous que L'Afrique est résolue à relever le défi que représentent les nouvelles technologies de  l'information. Pour cela, un nouveau partenariat doit se constituer. Les formules d'aide publique au développement qui ont prévalu depuis les années 50 ne sont plus opératoires. Les nouvelles orientations politiques des pays africains, de même que les mutations économiques et sociales des pays du Nord imposent, partout, la nécessité de repenser nos sociétés. C'est aussi une excellente occasion pour réfléchir aux rapports entre peuples car, dans un monde qui est de plus en plus interdépendant
et qui devra de plus en plus assumer des responsabilités communes, seul un partenariat d'égal à égal, où chacun trouve son compte, est viable.

Les risques des NTI pour L'Afrique

Pour les Africains, la question des nouvelles technologies de l'information, au-delà de la dimension politique et économique revêt une dimension humaine et morale extrêmement importante, car il suffit d'ouvrir les yeux pour constater qu'à cause des technologies actuelles d'information et de communication, L'Afrique est non seulement marginalisée mais pire, niée.

Je rappellerai, pour illustrer mon propos, les deux batailles décisives qui ont été menées de front par les Africains depuis les indépendances. Dans les années 70, les États ont uni leurs voix pour réclamer à la communauté internationale une juste rémunération du prix des matières premières. Dix années plus tard, un autre combat mobilisait les mêmes États : celui d'une gestion équitable du nouvel ordre de l'information. Le Continent africain n'a remporté aucune de ces batailles. Et bien que la pauvreté se soit notablement accrue du fait de la détérioration continue des termes de l'échange, la dépersonnalisation des Africains, jusqu'à l'afropessimisme ambiant est essentiellement due à l'invasion massive du Continent par des moyens de communication sans précédent ; lesquels ont effacé de la scène mondiale, en seulement l'espace d'une décennie, les rares traces de présence des autres cultures qui furent portées, avec force, par les intellectuels et les responsables politiques des années 50.

Les enjeux des NTI pour L'Afrique

Le débat d'aujourd'hui n'est donc pas un luxe, mais une nécessité. Et si nous disons oui aux défis des nouvelles technologies de l'information, C'est sans naïveté, car nous savons qu'elles recèlent des enjeux considérables. Enjeux de pouvoir car, aujourd'hui, celui qui peut le mieux être présent sur les autoroutes de l'information détient un pouvoir de manipulation considérable.

Enjeux économiques colossaux étant donné le rôle des NTI dans la circulation des capitaux et les sommes fabuleuses investies dans leur développement. Enjeux autour des coûts de la communication aujourd'hui prohibitifs pour les Africains.

Enjeux technologiques autour des choix qui seront faits en matière d'infrastructures et de mode de raccordement de L'Afrique aux grands réseaux internationaux. Enjeux en matière de recherche et de capacité à développer les technologies dans un sens qui correspond aux priorités et aux attentes des Africains. Enjeux socioculturels enfin, comme je viens de l'exprimer

Nous pensons d'ores et déjà qu'il est important d'identifier de manière précise les potentialités africaines, les structures d'accueil et les partenaires ; d'apporter une attention soutenue aux actions de décentralisation, de diffusion technologique et de formation ; de mobiliser des moyens financiers conséquents à la mesure de ces enjeux.

Comment engager l'action

Nous devons être conscients de l'importance de ces enjeux et nos débats doivent refléter le souci d'intègrer L'Afrique dans ce nouveau sillon de la modernité, une Afrique libre et responsable. Pour cela il faut : élaborer des stratégies nationales et régionales de développement des nouvelles technologies, de leurs contenues, et mettre en place de véritables industries de créations de programmes africains ; recenser et mobiliser les ressources humaines, matérielles et financières dans une optique convergente et cohérente ; faire un plan d'action détaillé, à court et à long terme, qui reflète la prise en compte des spécificités nationales et régionales africaines.

Des solutions est à géométrie variable

Le cadre dans lequel ces différents enjeux peuvent trouver leurs solutions doit être à géométrie variable selon la nature des problèmes. Par exemple, pour résoudre les problèmes d'infrastructure et de connexion, il faudra certainement mettre au point des solutions régionales car les investissements nécessaires dépassent les possibilités des pays pris individuellement. Pour d'autres aspects comme par exemple la création de contenu, des partenariats pourraient être développés entre créateurs africains et des instances disposant des moyens techniques et de l'expertise permettant de minimiser les coûts de la fabrication des produits. On obtiendrait ainsi des contenus véritablement africains réalisés avec les meilleures techniques possibles et à un prix acceptable. L'apprentissage et la formation des Africains seraient aussi possibles par ce biais. Dans le cadre de ce colloque, nous discuterons des différents enjeux que représentent les technologies de l'information et de la communication pour L'Afrique. Je souhaiterais que le débat ne se limite pas seulement aux nouvelles technologies de type Internet, mais considère dans un sens plus large les différentes stratégies de communication dont l'Afrique devrait se doter pour appuyer nos efforts dans des domaines aussi sensibles que la décentralisation, l'école, la gestion des ressources naturelles, la santé, la démocratisation; domaines dont j'ai choisi de qu'ils sont au centre des préoccupations de la plupart des pays africains.

La décentralisation : clé de la démocratisation

Concernant la décentralisation, je crois qu'on peut dire que c'est parce que les Africains, depuis les indépendances, se sont trompés sur la méthode de gouvernement de leurs sociétés qu'ils n'ont pu obtenir des résultats significatifs sur le front du progrès social et économique. La méthode héritée de l'administration coloniale, fondée sur la conception de l'État centralisateur et dominateur, a d'autant moins pris en Afrique que tout le passé de ce Continent a plaidé pour la gestion communautaire des biens et des services du groupe social. Les méthodes dirigistes et autoritaires fondées sur la force et l'intimidation ont vite fait de tuer les initiatives des citoyens, laissant l'État africain à son monologue et à ses certitudes.
Tous les régimes africains de ces années de plomb ont chuté un à un, dans l'indiffèrence générale des populations et, bien souvent, à leur grand soulagement. D'un côté, il y avait l'État avec ses rêves solitaires de développement et de l'autre, des populations blasées qui s'étaient vite repliées sur leurs vieilles solidarités pour survivre.

c'est la raison pour laquelle, le postulat de tout développement possible
me semble basé sur la décentralisation. Principe fondé sur une morale de l'humilité de l'Etat et sur la conviction qu'il ne saurait y avoir de meilleur avocat que les populations elles-mêmes pour déterminer leurs priorités et gérer leur cause, la décentralisation n'est pas la panacée mais la seule alternative à l'exclusion et aux abus en tous genres.

Les communautés laboratoire vivant de l'expérience démocratique

Les communautés décentralisées, qui annoncent les communautés intégrées, seront le laboratoire le plus vivant de l'expérience démocratique. S'étendant à la nation entière (près de 700 communes sont concernées au Mali), la gestion des compétences déléguées, l'harmonisation avec les politiques nationales, la formation continue de s élus, l'échange d'expériences entre communes, leur relation à l'extérieur, tout ceci demande des techniques de communication efficaces, rapides et modernes.

Mais quelle que soit l'ampleur d'une telle réforme, sa réussite est conditionnée par préalable d'alphabétisation des populations, par l'émergence d'une école accessible à tous, et dont les programmes et les systèmes de formation épousent les contours culturels et économiques de
la société réelle. En effet, malgré la beauté, la richesse et le patrimoine scientifique accumulé par les langues européennes que les Africains continuent de revendiquer comme langues officielles, rien ne sera jamais possible sans le recours aux langues parlées par les peuples africains eux-mêmes. J'aime à citer le résultat de cette enquête menée par des spécialistes de l'éducation et selon lequel, il faut moins de quarante jours
à un individu pour apprendre à lire, écrire et calculer dans sa langue maternelle, alors que la même entreprise nécessite plus de mille jours dans une langue étrangère.

La nécessité de repenser la formation à tous les niveaux

La refonte du système scolaire africain est le meilleur gage de la démocratie et du développement parce que on ne peut ancrer les droits et les devoirs prescrits par la Constitution, on ne peut libérer le génie créateur d'un peuple analphabète à 80%. À quatre ans de l'an 2000, on ne peut se résoudre à renoncer à scolariser la moitié des enfants d'un État, sous le prétexte du manque de moyens, en réalité du manque d'imagination ou, simplement de courage politique.

La révolution de l'Ècole entraîne nécessairement la révolution des sociétés africaines, agraires à près de 80% car, c'est à de nouveaux modes d'exploitation et de gestion de l'espace agraire que prépare ce changement profond. Le règne du col blanc, instauré par le système scolaire classique doit laisser place à un amour profond pour les métiers du terroir : agriculture, pêche, élevage, artisanat. Il faut convaincre les jeunes de cesser de penser que la solution au chômage et au sous-emploi ne saurait venir que de la ville, cet univers de mirage où s'entassent chaque jour davantage tant de naufrages individuels.

La santé : une véritable santé publique

Reste enfin la santé. Là encore, il est apparu, après trente-six ans de « médecine hospitalière » desservant uniquement les besoins de la grande ville, la nécessité d'une véritable révolution des structures et des mentalités pour faire face à une détresse de plus en plus grande, les moyens dérisoires des populations ne suivant pas l'inflation des prix de la médecine classique. La situation est alarmante, marquée par la consommation massive de produits pharmaceutiques de basse qualité, souvent dangereux, vendus au marché, hors de tout contrôle et prisés par les populations à cause de leur accès et, surtout de leur prix. Il me semble, une fois de plus, que la solution réside dans le recours aux populations elles-mêmes, en imaginant des formules qui leur permettent de se prendre en charge du point de vue de l'encadrement, tout en ayant le mérite de mettre à contribution leur expérience traditionnelle de pratique médicale et pharmaceutique.

Parallèlement, la recherche doit s'orienter vers une association plus étroite des tradi-praticiens à la gestion de la santé publique. Développer une gestion démocratique de la vie publique c'est ma conviction profonde qu'aucune de ces réformes annoncées n'est possible sans une gestion démocratique de la vie publique. À la question bien connue de savoir si le développement économique est conditionné par le développement des libertés, je réponds sans ambages que la preuve en est administrée par les progrès certains accomplis depuis les années 90 par ceux États africains qui se sont dédiés sans calcul à la démocratie. Étant à la place que j'occupe, je sais à quel point cette expérience est difficile à conduire à terme. Je sais combien il faut être habité de sa nécessité pour se sentir obligé d'en surmonter tous les obstacles. Mais pour libérer L'Afrique il n'y a plus d'autre solution que de libérer l'énergie des Africains, sans malice et sans duperie. Les priorités que je viens d'énumérer n'ont de signification que parce qu'elles sont identiques pour tout le continent. Partout, ce sont les mêmes populations qu'il faut responsabiliser et soigner, les mêmes systèmes scolaires qu'il faut réformer, le même espace agraire qu'il faut réhabiliter.

Les 2 autres facettes de la Rencontre

Aussi, la deuxième facette de notre rencontre est-elle pratique, puisqu'elle nous familiarisera avec des expériences en cours en Afrique et en Europe
et dont on peut d'ores et déjà tirer les enseignements pour formuler les orientations à suivre.

Un programme bien fourni de présentations d'expériences de sites Internet et de CD ROM permettra aux participants de se rendre compte, par
eux-mêmes, de la richesse de ce qui existe déjà mais, surtout, du potentiel à mettre en valeur. La troisième facette est le lien qui existe entre l'assemblée ici réunie et les quelques 500 personnes inscrites au Forum du Monde Diplomatique sur Internet et qui, ayant déjà fourni de nombreux commentaires sur ce thème, poursuivront les travaux de cette conférence au-delà des deux journées que nous aurons passées ensemble.
Leurs
contributions, par le biais du virtuel, constituent une excellente démonstration de la valeur des nouvelles technologies de l'information pour décloisonner le débat, le rendre plus transparent et bénéficier de l'apport de tous.

Enfin, dernier élément essentiel de cette rencontre, les contacts humains
qui se noueront aujourd'hui et demain et qui permettront, j'en suis certain, de jeter les bases d'un nouveau partenariat entre L'Afrique, l'Europe et la communauté internationale afin que les peuples, les acteurs économiques et les responsables politiques de tous les pays puissent faire le meilleur usage possible des techniques et des infrastructures d'information et de communication. Je souhaite que notre rencontre puisse apporter des réponses à l'ensemble de ces questions, de manière à ce que les conclusions de nos débats aboutissent à une Déclaration finale qui engage tous les milieux concernés à relever les défis de la société africaine de l'information. Comme l'a dit, ici même à Genève le Président Nelson Mandela, il n'y aura pas de société globale de l'information si l'Afrique ne joue pas pleinement son rôle.
Je vous remercie.

Discours prononcé lors de la rencontre sur l'Afrique et les Nouvelles Technologies de l'Information, Genève, le 17 octobre 1996.


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