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Résumé :
Le développement
d'un pays est fondé sur la démocratisation de l'accès
à l'information et aux connaissances. En Afrique ce n'est pas
l'Internet qui est l'instrument de la citoyenneté mais la radio
qui a connu un développement spectaculaire depuis le début
des années 90. La liberté des ondes au Mali permet l'émergence
de débats publics, garantie une meilleure transparence du pouvoir
et une démystification de l'État tout puissant. Elle permet
surtout de lier les savoirs locaux aux savoirs mondiaux en réhabilitant
les langues et les modes d'expressions spécifiques à l'Afrique.
Quid d'Internet ? Alors que la radio rempli pleinement son rôle
citoyen, que les ressources et les infrastructures nécessaires
à la croissance des TIC font défaut et que les indicateurs
sociaux restent au plus bas, l'Internet semble peu adapté au
contexte malien. Pourtant, ne serait-ce que pour des questions éthiques
et culturelles, l'Afrique doit s'exprimer sur la grande toile. Afin
de ne pas laisser l'Internet devenir un porte-voix des intérêts
du nord, les radios rurales peuvent peut-être devenir un relais
privilégié entre la culture orale et la culture du Web
et permettre un renouveau du dialogue sud-nord.
Démocratisation
de l'accès à l'information
Dès maintenant pronostiquent certains, la suprématie
des États se construit autour de la maîtrise et de la diffusion
de l'information, au double titre de la quantité et de la qualité.
L'Afrique est attentive à l'émergence des nouvelles technologies
de l'information et de la communication (TIC) : parmi les défis
majeurs que le continent doit affronter le siècle prochain, la
maîtrise et le partage de l'information tiennent une place de choix.
Pourtant,
dès qu'il s'agit de maîtrise du savoir et de développement,
l'Afrique a sa perception et ses objectifs singuliers. Si cette singularité
ne peut empêcher la nécessité pour elle d'épouser
le rythme du monde, elle précise au moins les contours d'une approche
: celle qui doit tenir compte de la spécificité de sa situation
culturelle pour aboutir à plus d'efficacité.
Car, s'il est vrai que l'Internet est le fils de ce siècle, la
situation globale
de l'Afrique serait, elle, plus proche de refléter des siècles
passés. Il s'agit
donc de préciser les limites de l'Afrique par rapport à
des moyens de communication performants comme l'Internet, tout en maximisant
les capacités d'outils de communications classiques comme la radio,
mieux adaptée aux réalités financières, politiques
et culturelles de l'Afrique d'aujourd'hui.
La question
de la place des technologies de l'information dans le processus de démocratisation
induit, quant au fond, celle du développement. Il n'y a pas de
développement qui ne soit fondé sur la diffusion, mais surtout
la décentralisation du savoir et de l'information. Mais quels savoirs
et quelle information ? La libération des ondes en Afrique à
partir des années 1990
a permis l'émergence et la promotion d'un savoir endogène
et d'un type
d'information à double flux, dès lors que les populations
y ont été impliquées. Quant à l'Internet,
si tout le champ du virtuel reste ouvert, son adoption ne va pas sans
prôner une approche prudente de la question.
L'évidence
est que les TIC, notamment l'Internet, sont encore loin de faire partie
du paysage technologique et intellectuel de l'Afrique. Ceux qui discutent
et profitent des effets de cette révolution de fin de siècle
sont une infime minorité (toujours la même) qui dialogue
à distance physique et intellectuelle réelle avec les pays
du Nord, par-dessus l'univers culturel et économique de l'Afrique,
qualifié par des réalités tout autres.
La situation
du réseau de l'Internet au Mali, tient en deux mots. Le Mali a
été connecté en septembre 1997, et deux mois plus
tard, un conseil des ministres déléguait à deux organes
l'élaboration d'une politique nationale
et d'un plan d'action de développement des TIC. Quelques initiatives
encore débutantes tel le réseau ANAIS, l'initiative américaine
Leland qui pousse à l'extension du réseau, l'accès
à l'Internet de quelques ONG : la liste qui rend compte de l'État
de la question est assez brève. La seule intervention décisive
de l'Internet dans la vie politique nationale demeure,
à ce jour, l'organisation des dernières élections
générales dont les tempêtes ne sont d'ailleurs toujours
pas calmées pour des raisons relevant d'une démocratisation
à la hussarde (à ce propos, voir "L'utilisation des TIC
dans les élections générales au Mali : promesses
et dangers pour la démocratie").
En revanche,
la nouvelle technologie de communication et d'information qui a pour ainsi
dire explosé avec l'avènement de la démocratie en
Afrique se trouve être la radio. Qu'elle soit privée, associative
ou rurale, l'appropriation, par la société civile et les
partis politiques d'un moyen aussi puissant d'expression a fait faire,
à l'Afrique, un saut qualitatif de même dimension que l'Internet
dans les pays du Nord.
La technologie
de la citoyenneté ou du pouvoir : la Radio
La radio,
en plus de ce côté magique attaché à toute
nouvelle technologie, a été pour les pays africains, l'instrument
privilégié de la formation d'une conscience nationale, et
éventuellement, un outil d'endoctrinement puissant. On ne peut
imaginer, autrement que par ce médium, la possibilité d'émergence
de l'État sur des centaines de milliers de km2, voire des millions,
où les populations étaient étrangères les
unes aux autres, en l'absence totale des moindres voies de communication.
La radio
a été l'outil de pouvoir le plus pernicieux dont les dirigeants
ont usé comme d'une panacée pour asseoir et créditer
toutes sortes de mystifications politiques, économiques et idéologiques.
Le livre de PEAN et de NICK sur TF1 dit assez tous les soins qui ont été
attachés à la domestication, par le pouvoir, de la radio,
puis de la télévision comme instruments de pression et de
répression (tout au moins politique) dans des démocraties
modernes comme la France. Le jour où la même histoire sera
écrite, concernant les pays africains, on verra que l'incompétence
de régimes bloqués a été totalement couverte
par la propagande d'État. Le rôle joué et aujourd'hui
prouvé par la radio des mille collines dans la conception et la
planification de l'un des plus grands génocides du monde, celui
du Rwanda, est seulement le témoignage le plus marquant des enjeux
de pouvoir autour de la radio en Afrique.
La révolution
populaire la plus authentique (celle qui n'a pas été manipulée)
et la plus profonde (du point de vue de l'impact sur les mentalités)
a été l'appropriation libre, individuelle ou collective
de la radio par la société civile africaine. Le phénomène
s'est déroulé en deux étapes. La première
a vu des États démantelés, suite à une révolution
violente ou des révoltes populaires incompressibles, accéder,
à leur corps défendant, à la demande de la société
civile de libérer les ondes. Ces cas ne sont pas très nombreux.
Même poussés dans leurs derniers retranchements au début
des années 1990, la plupart des États se sont repliés
avec la radio, cette dernière munition, et ont planté assez
de garde-fous pour que cet instrument n'échappe pas totalement
au pouvoir.
Liberté
des ondes au Mali
Le seul cas
où la radio a été carrément arrachée
au pouvoir se trouve être celui du Mali, sorti en mars 1991 d'un
soulèvement populaire qui fit plus de deux cents morts. Le régime
de transition, dominé et conduit par les représentants de
la société civile légiféra la libération
des ondes dans le sens d'une gestion idyllique de la liberté, en
négation totale de l'État que l'on venait de terrasser.
La seule contrainte pour ouvrir une station de radio était simplement
d'en aviser les autorités, même en l'absence de tout cahier
de charges. Pas de limitations ni de spécifications dans les grilles
de programme, des taxes et redevances symboliques dus à l'État,
lesquelles n'ont d'ailleurs jamais été payées ; voici
présentée cette sorte d'abbaye de Thélème
qui vit, en trois ans une quinzaine de radios libres émerger dans
la seule capitale, le pays profond suivant la vague avec près de
cinquante stations privées.
Naturellement,
fruits d'une révolution politique d'une rare violence, de nombreuse
radios libres s'assignèrent pour tache d'être des instruments
de militantisme au service de causes politiques affichées. Mais
même en ce cas, et à la décharge de la majorité
d'entre elles qui s'ancrèrent dans le créneau de la culture
et de l'animation sociale, l'impact d'autant de canaux d'expression sur
l'émergence de la démocratie fut immense.
Le choc le
plus spectaculaire si l'on peut dire, c'est que moyennant un investissement
de près de 400 FF, un individu ou un groupe de personnes pouvait
publiquement prendre le contre-pied des thèses de l'Etat, interpeller
les plus hautes autorités sur leur gestion, et, malheureusement,
aller jusqu'à les insulter, sans encourir le moindre risque, le
Président de la République lui-même, pourtant souvent
pris à partie, s'étant promis de ne jamais poursuivre aucun
organe de communication en justice. Il est vrai que ce Président-là
fut le citoyen Alpha Oumar Konaré, initiateur de la première
radio libre du Mali ! La démocratie cessait d'être une simple
théorie politique pour être un exercice quotidien, puisque
la forme la plus prisée d'animation des radios libres est l'organisation
de débats publics sur les sujets les plus variés, dans lesquels
les auditeurs interviennent en direct. La radio nationale, enserrée
dans les travaux ancillaires de l'État, connut une décote
rapide au profit de ses concurrentes qui avaient l'avantage incomparable
d'émettre presqu'exlusivement dans les langues nationales.
La démocratie
et la transparence tiennent au décodage, à la clarification
et à la vulgarisation du langage institutionnel, autre mystification
de l'État pour tenir les populations à distance respectable.
Cette exégèse n'est déjà pas facile dans les
pays du Nord où tout le monde est pourtant sensé posséder
l'écrit. Combien difficile est la même entreprise dans un
pays comme le Mali où la langue officielle - le Français
- n'est couramment parlé et écrit que par 8% de la population
! Les radios libres, en faisant éclater le mythe de l'écrit,
en rendant donc leur dignité à des populations frustrées
et complexées, ont rendu justice à la culture profonde des
peuples africains qui est fondamentalement une culture de l'oralité.
Lier les
savoirs locaux et mondiaux
Les radios
libres ont démocratisé et décentralisé le
savoir, outre le suivi au quotidien de la vie de la nation, les interpellations
et les enquêtes sur la marche de l'Etat et de ses dirigeants. Le
concept de démocratie serait superficiel et à usage purement
externe s'il ne rendait possible l'accès des populations au capital
du savoir mondial, tout en cultivant la spécificité d'un
savoir local, savoir relégué par le positivisme au rang
de savoir-faire ; savoir du Tiers-monde qui a péri étouffé
ou qui menace de l'être, parce que n'ayant pu créer des techniques
et des technologies, il n'a pas permis de dominer le monde.
Les radios
privées, à cet égard, mènent un combat culturel
à la limite de l'idéologie, tant ses implications sont profondes.
Comment en effet soigner aujourd'hui, plus de la moitié des populations
africaines, incapables qu'elles sont de supporter le coût de la
médecine ì blanche î, sans recourir aux savoirs de la médecine
et de la pharmacopée traditionnelles ? Comment impliquer l'extraordinaire
dynamisme des femmes du Tiers-monde à l'aventure du développement
sans les savoirs sous-jacents aux systèmes
de solidarité et de partage ? Comment envisager la révolution
des sociétés rurales des pays africains sans l'exhumation
et la vulgarisation des savoirs anciens d'animation et d'organisation
communautaire ?
Pour avoir
commencé à donner la parole aux Africains du pays profond
à
la faveur de l'émergence des radios associatives et rurales, nous
nous apercevons que l'information et l'échange d'expériences
peuvent semer l'espoir là où des communautés entières
étaient bloquées. De petites retenues d'eau relancent la
riziculture, créent des potagers, abreuvent
le bétail. Des banques de semis introduisent de nouvelles espèces,
enrichissent l'alimentation, freinent l'exode rural. 100 dollars prêtés,
dans
le système du micro-crédit suffisent à telle mère
de famille pour créer le petit commerce qui fera vivre la famille
et payer la scolarité des enfants.
Les commentaires en langues nationales du bulletin météo
sur les ondes, des nouvelles méthodes culturales, des semis, de
la tenue de la saison
sont pour beaucoup dans l'amélioration continue du degré
de maîtrise du monde paysan.
Quid d'Internet
?
Le Mali,
comme aucun pays, ne peut rester indifférent à une révolution
comme l'Internet qui traduit virtuellement en acte l'idée parfaite
du village planétaire. Il s'agit là toutefois d'un rêve
qui reste malheureusement accroché aux indices décidément
incontournables de la réalité macro-économique. Toutes
les promesses portées par l'Internet ne feront pas oublier la triste
réalité du sous-développement, à commencer
par les infrastructures mêmes qui sont à la base de l'implantation
de la nouvelle technologie.
Le nombre
de lignes téléphoniques au Mali est de 26 000 et sera peut-être
de 80 000 pour l'année 1998. Ceci fera alors une ligne téléphonique
pour 125 personnes, en précisant toutefois que 80% des abonnés
se trouveront dans la capitale, autre déséquilibre freinant
l'avenir des TIC dans un pays qui s'étale sur 1 240 000 km2. Enfin,
le réseau téléphonique est essentiellement analogique
et il faudrait de gros investissements pour le transformer en réseau
numérique plus adapté à l'outil Internet. Et si dans
cinq, dix ans, la téléphonie nationale et notamment rurale
tant souhaitée connaissait quelque impulsion, resteraient quelques
problèmes de dimension presque éthique à résoudre.
Comment en effet concilier la nécessaire reconversion de notre
système éducatif à l'ordinateur et le constat dramatique
de notre échec à ne pouvoir scolariser aujourd'hui qu'un
enfant sur deux, faute de moyens ?
Que devrons-nous choisir entre doter un élève d'un ordinateur
et en scolariser dix pour le même prix, à l'orée de
ce 21è siècle déjà là ? Mais s'agit-il
bien d'un choix ?
Quels que
soient les dilemmes et les interrogations que soulève cette révolution,
l'Afrique ne doit en aucun cas être absente de la planète
Internet, essentiellement à cause des enjeux culturels et politiques
fondamentaux qui sont à l'oeuvre dans cette révolution technologique.
Car, ce qui est singulier dans ces techniques de communication qui ont
su dominer le temps et l'espace, vieux rêve de l'humanité,
c'est également leur extraordinaire capacité à tout
uniformiser, soumettant à l'empire de la finance les fins et les
moyens des plus faibles. L'esprit de responsabilité commande donc
d'être bien informés de tous les enjeux de cette révolution
pour mettre les peuples en situation de contribuer à l'avènement
imminent de ce village planétaire sans en être pour autant
fragilisés. Mais, si l'Afrique doit être présente,
à quels prix et à quelles conditions ?
S'il est
urgent de prendre le relais du monde, il l'est tout autant d'en définir
les modalités. Il est d'abord important de savoir, en l'Etat actuel,
qui utilise l'Internet et dans quel but. Il y a bien sûr "la jouissance
mandarinale" comme disait J. KI Zerbo de cette mince intelligentsia qui
dialogue bien souvent pour son propre compte, à distance respectable
d'une réalité africaine sur laquelle elle sait ne pas avoir
prise. Quant à la quantité phénoménale d'informations
aujourd'hui disponibles sur le web, en quoi sont-elles suceptibles de
servir les causes d'un continent dont les données macro-économiques
et le simple vécu sont si spécifiquement désespérantes
qu'elles apparaissent partout marginales au monde occidental ? Une simple
statistique, corroborant toute une école de pensée sur le
thème suffit à donner la mesure de ce rapport. Au Mali,
le secteur dit informel, secteur qui fonctionne en dehors du circuit économique
officiel, occupe 85% de la population et contribue pour 20 à 25%
du Produit Intérieur Brut. Par ailleurs, le taux de francophilie
du Mali (c'est-à-dire ceux qui lisent et parlent couramment le
français, la langue de l'Internet) n'excède pas 8%.
Monologues
ou dialogues sud-nord
Entre autres
problèmes éthiques qui pourraient être soulevés,
si les Africains ne peuvent rester en retrait de cette révolution,
il reste à définir la collaboration avec le Nord dans une
optique d'échange. La grande question est de savoir ce que les
Africains ont à donner au nord qui ne soit déjà imposé
par celui-ci.
Ce ne sont
pas le nombre de connections au km2 qui indiquera le niveau d'implication
des Africains dans la nouvelle aventure. L'affirmation selon laquelle
une technologie demeure marginale tant que la culture du milieu
ne se l'est pas appropriée n'est pas une affirmation idéologique,
mais l'expression de la réalité la plus banale. Tant que
les Africains (si jamais ils arrivent à vaincre les problèmes
d'infrastructures) ne développent pas sur le net des connaissances
et des savoirs qui seraient utiles au reste du monde, le monologue en
cours depuis toujours entre le nord et le sud continuera de plus belle.
Les Africains
ne sont donc pas quittes, pour cause d'Internet, de développer
un esprit d'à-propos et de bon sens appliqués à des
connaissances utiles pour les Africains, et originales pour le reste du
monde. De nombreux projets concernant les TIC sont en train de tisser
une toile d'araignée sur le continent. Pourtant, des millions de
femmes au Mali et en Afrique accomplissent chaque jour la corvée
du ramassage du bois de chauffe sur des kilomètres. Demain, quand
elles entendront sur la radio de leur mari ou de leurs enfants la technique
simple de la fabrication d'un foyer amélioré fait des matériaux
de la cour, leurs peines seront allégées de moitié.
Pour le moment donc, la réalité commande que la radio soit
le relais privilégié de l'Internet.
Exposé
prononcé le 4 février 1998 lors des journées d'études
"Les technologies de l'information au service du développement
en Afrique" organisées par l'Institut Universitaire d'Etudes du
Développement et la Fondation du Devenir à Genève.
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